Le “pacte”

Je ne me remets pas très bien des différentes annonces gouvernementales concernant notre métier, ni du mépris affiché par certains envers les enseignant(e)s qui tentent d’exposer nos difficultés. Mais le mot “pacte” ne passe pas non plus. Comment notre administration a-t-elle pu choisir un tel mot ? Déjà que nous ne pouvons pas démissionner comme nous voulons, que nous ne pouvons pas exercer d’activité accessoire ou ultérieure librement, et au moment où j’ai passé 1h15 à remplir des documents pour être remboursée de frais de déplacements qui ne sont que des dûs, en devant indiquer des renseignements privés, je trouve que “pacte” est franchement ironique. C’est un détail sémantique, mais il est assez caractéristique, tout de même. D’ailleurs je pense que ce qui me gêne le plus, c’est qu’il donne l’impression que nous n’en faisons pas assez, que nous sommes pas suffisamment loyaux. Pourtant, je suis loyale. A mes élèves, à leurs familles, à mes collègues, aux personnes qui représentent mon institution, et c’est une déontologie qui me guide. Cela ne signifie pas que je suis toujours d’accord. Mais loyale, oui.

Le philosophe Denis Kambouchner, dans une tribune au « Monde » publiée le 25 avril 2023, revient sur ce “pacte”. Selon lui, le “pacte” est un cache-misère, un scandale et “une rustine destinée à masquer l’état de disette dans lequel se trouve l’éducation nationale en matière de recrutement comme de rémunération”. Monsieur Kambouchner dresse un tableau juste et complet de la situation, y compris “des tâches inutiles, des consignes intenables, des injonctions paradoxales, des dispositions inconséquentes, et de l’indigente verbosité qui enveloppe naturellement le tout”.

Un scandale, parce que proposer un « pacte » à des fonctionnaires titulaires est un acte sans précédent dans l’histoire de nos institutions. Jusqu’à nouvel ordre, un fonctionnaire d’Etat est recruté et titularisé avec ce qu’on appelle un statut. Celui-ci comprend des droits et des devoirs, généraux et spécifiques. Chaque catégorie d’emploi comporte ainsi ses obligations de service, assorties d’une déontologie. Les tâches et projets qui peuvent se surajouter à ce service peuvent faire l’objet d’accords avec les administrations concernées ; mais de « pacte » créant des obligations nouvelles, avec la solennité qui s’attache à ce mot, il ne peut être question. Le présent « pacte », qui ne propose que de gagner plus, c’est-à-dire de vendre ses services, est un contrat qui ne dit pas son nom. Il fait du fonctionnaire le partenaire d’un marché. Ce qu’il sous-entend, c’est que le statut a perdu son caractère fondateur et que toute relation de travail peut être contractualisée. Nous avons, honteusement, changé de sphère.

(…)

L’éducation nationale n’a pas besoin de « pactes » : elle a besoin de statuts – des statuts qui protègent ses métiers. Restaurer ces statuts, là serait la véritable ambition, dans l’intérêt même de tous les élèves. Si rien n’est fait dans ce sens, l’école publique se videra à un rythme accéléré de ses forces vives, et sera dédaignée, à quelques établissements près, par toutes les familles disposant de quelques moyens.

Denis Kambouchner, dans une tribune au « Monde »

Denis Kambouchner craint la privatisation du système d’enseignement. Nous y sommes en effet déjà engagés, depuis longtemps.

Pour l’avenir de la nation, y compris sous son aspect économique, rien n’est plus alarmant que le défaut des vocations enseignantes.

Denis Kambouchner, dans une tribune au « Monde »

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